11e et 12e années

MENTION HONORABLE (11e et 12e années)
Elizabeth Rodenburg, Circonscription de Wellington-Halton Hills
Couleurs lilas

Je ne l’ai jamais comprise. Elle était trop évasive, trop mystérieuse. Je pensais qu’elle était timide, mais je sais maintenant qu’elle ne voulait pas être comprise. Elle aimait être évasive et mystérieuse. Rester dans sa carapace, c’est se protéger des blessures.

Plus jeunes, nous nous promenions ensemble à vélo. Le mien était bleu, le sien, lilas, mais nous allions si vite qu’ils devenaient flous. Quand nous étions côte à côte, le lilas se fondait dans le bleu. Et quand nous ralentissions, les couleurs devenaient vives et nettes. Le lilas. Le bleu. Elle me parlait de son père, disait qu’il allait revenir d’un jour à l’autre. Je m’imaginais qu’il était parti en voyage, peut-être pour le travail, comme mes parents le faisaient souvent. Qu’il allait probablement lui rapporter un souvenir bon marché pour se faire pardonner sa longue absence. Qu’il allait assurément revenir, parce qu’il était son père et que les parents ne sont pas censés partir. Mais il n’est jamais revenu.

Parfois, nous nagions dans la rivière. L’eau était froide. Nous nous couchions où elle était peu profonde et la laissions déferler sur nous jusqu’à ce que nos corps tout entiers soient engourdis, que nos lèvres deviennent violacées et que nous puissions à peine parler tellement nos dents claquaient. Nous fixions le vaste ciel bleu. Nous pointions les nuages et parlions de leurs drôles de formes, de la façon dont ils se laissaient souffler indolemment. Je ne sais comment, mais elle finissait toujours par voir la même chose, que le nuage fût joufflu, cotonneux ou informe : elle voyait les lunettes de son grand-père. Il les portait tout le temps, disait-elle. Il les assoyait sur le bout de son nez et, le visage sévère mais les yeux pétillants, la regardait par-dessus la monture. Puis il l’attrapait et la chatouillait jusqu’à ce qu’elle rie aux éclats, et alors il lui fallait chaque fois s’arrêter. Il se faisait trop vieux, son cœur commençait à le faire souffrir. Je ne comprenais pas, à l’époque. Comment un cœur peut-il nous faire souffrir?

Maintenant, je comprends. Les cœurs endoloris sont bien plus communs que je ne l’ai déjà cru.

Nous nous pourchassions dans la forêt en plein automne. Toujours en automne. Avec le craquement des feuilles rouges, orange et jaunes sous nos pieds, et les formes squelettiques des branches dénudées se découpant sur le coucher du soleil. Ensuite nous nous affalions, épuisés, et riions à n’en plus finir. J’aimais la voir rire, ce qui n’arrivait pas souvent. Elle était heureuse. Puis elle se faisait silencieuse, et nous restions couchés là. Je me disais que cette fois, ce serait peut-être différent, mais ce ne l’était jamais. Après une minute ou deux, elle se retournait invariablement sur le ventre, soupirait un peu et me racontait que sa sœur et elle faisaient autrefois de gros tas de feuilles dans leur cour, des tas si hauts qu’elles pouvaient à peine en toucher le sommet. Elles sautaient dedans et en faisaient des forts. Mais sa sœur avait grandi. Les forts de feuilles ne l’intéressaient plus. Elle ne voulait plus jouer.

Je ne savais jamais quoi répondre, alors je ne répondais rien. Je crois que c’est pour cela qu’elle m’aimait bien : elle pouvait parler autant qu’elle le voulait, et je ne lui dirais jamais de se taire ou de baisser la voix. Elle n’avait rien à craindre. Je pense qu’elle se sentait en sécurité avec moi.

Ce n’est plus le cas. Je croyais la comprendre, mais non.

Elle m’a rendu visite hier. Elle a escaladé l’arbre qui mène à ma chambre et a frappé à ma fenêtre, comme elle le faisait quand nous étions plus jeunes et vivions dans un monde meilleur. J’ai ouvert, et elle m’a dit de prendre ma veste : nous allions faire une balade. Même s’il y avait plusieurs années que nous nous étions parlé, je suis sorti par la fenêtre pour aller m’asseoir dans la voiture qui attendait dans la rue. Je ne me rappelle pas combien de temps nous avons roulé, mais nous avons roulé longtemps. Le soleil s’est couché, les étoiles se sont levées, et nous avons roulé encore et encore. Je ne lui ai pas demandé où nous allions; je savais qu’elle ne me le dirait pas.

Les limites de la ville étaient loin derrière nous quand elle s’est arrêtée et a éteint le moteur. Nous sommes restés sans bouger, en silence, pendant un moment. Puis, elle est sortie et a grimpé sur le toit. Je l’ai suivie. Nous sommes demeurés silencieux encore quelque temps. Je commençais à comprendre que le silence faisait partie intégrante de notre étrange relation.

« Tout a changé », a-t-elle soudain déclaré. J’ai tourné la tête vers elle; elle ne me regardait pas. « Personne n’est qui il disait être. » J’ai expiré et je me suis allongé sur le dos pour contempler les étoiles, tentant de reproduire le tracé des constellations avec le doigt. « Les gens changent », lui ai-je dit, puis j’ai fait une pause. Elle ne me regardait toujours pas. « Mais pas les souvenirs. » Elle fixait le ciel, pensive. « Ma vie tout entière est faite de souvenirs », a-t-elle répondu doucement. Je pouvais discerner ses taches de rousseur dans le noir. Avec mon doigt, j’ai commencé à tracer dans les airs la constellation qu’elles formaient, mais ses yeux fixaient toujours le vide.

Nous sommes restés couchés là un long moment. Je la regardais, elle ne me regardait pas, les étoiles nous regardaient tous les deux. Enfin, le soleil a commencé à sortir de son sommeil, le ciel s’est couvert de gris, et une brume s’est levée. Nous sommes descendus du toit, rentrés dans la voiture et repartis.

Elle m’a déposé devant chez moi. Je suis descendu sans la regarder : je savais qu’elle ne le ferait pas non plus. Je me suis traîné les pieds dans l’allée et j’ai grimpé les escaliers menant au vieux porche de bois qui lui avait fait don d’une écharde bien des années auparavant. J’ai entendu le moteur démarrer, je me suis retourné et je l’ai vue sortir de l’entrée et prendre la route. Le ciel venait de se parer d’éclatantes teintes de lilas, d’or, de saphir et d’autres nuances indescriptibles. J’ai regardé la silhouette de sa voiture s’éloigner, bien plus vite qu’elle ne l’aurait dû. Une minute ou deux plus tard, elle avait disparu. J’étais toujours sur le porche, et j’y suis resté jusqu’à ce que le soleil se fût complètement levé, que la brume se fût dissipée et que le facteur eût passé. Je ne l’ai plus jamais revue.


GAGNANTE (11e et 12e années)
Abby Kaneko, Circonscription d'Ajax-Pickering
Un canari nommé Constance

La première chose qui vint à l’esprit de Constance quand elle reçut la lettre de son époux, c’est qu’il aurait dû garder le papier pour s’essuyer l’arrière-train.

« Franchement, fit-elle en parcourant la lettre pendant qu’elle continuait de manier l’aiguille avec conviction. Il n’a pas mieux à faire? Si c’était moi qui étais là, je saurais quoi faire de mon temps! Je ne le perdrais pas à écrire ces mille et une sottises. Regarde-moi ça : il raconte que l’autre jour, il a presque arraché le pied de son camarade en s’amusant à tirer un rat! Une belle perte de temps, j’te dis! À quoi bon envoyer ces hommes là-bas si tout ce qu’ils font, c’est se blesser eux-mêmes plutôt que l’ennemi? »

Anne, son amie proche (la seule, en fait), répondit que c’était gentil de la part son mari de lui avoir écrit. Ce faisant, elle sourit tendrement et donna une petite tape sur son ventre bombé de femme enceinte. À la connaissance de Constance, le mari d’Anne ne lui écrivait pas souvent. Évidemment : c’était un porc repoussant à la moustache trop retroussée qui était indigne de son amie, avait toujours cru Constance. Mais cela, elle ne le lui avait jamais dit.

« Gentil?, siffla Constance avec mépris. Ce papier grouille sûrement de microbes. Il aurait aussi bien pu m’envoyer un rat mort couvert de poux! »

De toute évidence, Constance était loin d’être la personne la plus « gentille » qui fût. Elle s’obstinait avec tout le monde, crachait aux pieds des gens et ne souriait réellement qu’en présence d’Anne. Elle aurait été jolie, n’eût été ses épaules voûtées, son nez aquilin et sa mine toujours renfrognée, à laquelle contribuait sa bouche plissée. Les enfants savaient qu’il fallait s’en tenir loin, et les adultes, qu’il valait mieux ne pas lui parler. Dans son dos, on l’affublait des pires sobriquets (qu’elle méritait bien, cela dit), comme « la chienne de la Grande-Bretagne ».

« Oh, Constance, dit Anne en secouant timidement la tête. C’est à croire que tu détestes ton mari. » Constance gloussa : « Pour le détester, il faudrait encore que je pense à lui, ce qui n’arrive pas souvent. »

« Constance! », s’exclama Anne.

Au même moment apparut Rudy, le fils de trois ans de Constance, à peine réveillé de sa sieste. Quiconque savait qui était sa mère avait pitié de lui.

« Il était temps, railla Constance, qui déposa son ouvrage et se leva pour aller retirer le dîner du feu. Après la sieste que tu as faite, tu n’arriveras pas à t’endormir ce soir! Que je ne te voie pas essayer de me réveiller, je travaille demain. » Elle flanqua une assiette devant le garçon.

« Ne sois pas si dure avec lui, dit doucement Anne. Ce n’est qu’un enfant. »

Constance, de dix ans l’aînée d’Anne, se pinça les lèvres. « Un enfant non désiré, oui. Si je l’ai eu, c’est uniquement pour que mes parents me fichent la paix. Peut-être que si ç’avait été une fille, ça n’aurait pas été si mal, mais il fallait que ce soit un garçon! »

Anne soupira. « Tu hais les hommes à ce point? »

Constance se remit à la couture. « Je ne les hais pas. »

Voilà qui était discutable. Après tout, elle avait à son actif tellement d’insultes et de coups de pieds administrés aux représentants du sexe opposé, que c’était un miracle qu’on ne l’eût pas encore arrêtée ou attaquée.

« Ils me déplaisent, c’est tout, enchaîna Constance. Je n’ai pas besoin d’eux, et je déteste ce qu’ils deviennent. » Elle essuya avec un linge la nourriture qui avait coulé sur le menton de Ruby. « Regarde-moi celui-là. Il a l’air gentil, mais un jour, il va donner des ordres à sa mère et à sa femme, comme le font tous les hommes par ici. Il va nous dire de nous remettre au ménage, ou tout simplement nous ignorer comme si nous n’étions que le tapis sous ses pieds. »

Anne tenta une objection, mais Constance renchérit.

« Quand a-t-on vu une femme déclencher une de ces satanées guerres? »

« Tu viens de dire que tu voudrais être dans les tranchées! », rétorqua Anne, incrédule. Il n’y avait là aucune méchanceté; elle était habituée au caractère acariâtre de son amie.

Constance se leva et prit la lettre de son époux dans ses mains. « Les guerres ne sont pas déclenchées par les femmes, qui n’ont pas plus le droit de les livrer. Nous n’avons pas notre mot à dire. Notre combat est tout autre, et il ne nous apporte aucune gloire. »

« Eh bien, il y a quelques jours, j’ai lu dans le journal que les femmes participent de plus en plus à cette guerre. Et si tu te joignais au corps des auxiliaires féminines? »

« Ces femmes-là ne font rien qui vaille, avança Constance, manifestement mal renseignée. Elles se tournent les pouces en feignant de contribuer et s’attendent à ce qu’on les félicite. Une troupe composée seulement de femmes, non merci. Je souhaite nous voir égales aux hommes. » Elle déchira la lettre et la lança dans le four.

Anne n’avait pas encore quitté la maison que le papier s’était consumé.

Le lendemain, Constance devait se présenter au travail, à l’usine de munitions. Avant de décrocher cet emploi, elle n’avait jamais travaillé dans une usine, ni ou que ce soit d’autre, en fait. Mais l’argent se faisait rare. Elle arrivait à mettre du pain sur la table tous les soirs, mais de peine et de misère. Secrètement, elle se donnait une plus grande portion qu’à Rudy.

Avant de se rendre au travail, elle devait déposer le garçon chez Anne. Quelle mascarade c’était chaque matin! Pour une raison incompréhensible, il pleurait et s’accrochait à sa mère.

« Lâche-moi! Lâche-moi, petit imbécile! Il faut que j’aille travailler. Tu sais ce qui se passera si je n’y vais pas? Nous serons sans le sou, nous n’aurons rien à manger et nous mourrons tous deux de faim! Alors maintenant, lâche-moi! » Elle le tapa, et il finît par lâcher sa jambe pour courir jusqu’à Anne, qui attendait sur le porche de sa petite demeure. C’était bien pratique qu’elle habitât si près, à seulement quelques pâtés de maisons. Il était si difficile de trouver une bonne gardienne.
« J’en prendrai bien soin! », dit Anne en saluant Constance alors qu’elle s’éloignait.

« Livre-le à des chiens errants si ça te chante, je n’en ai rien à faire », marmonna Constance.

Elle arriva enfin à l’usine. Il était cinq heures précises.

Elle enfila vite son uniforme et alla rejoindre son poste de travail.

Son patron remarqua son choix vestimentaire plus vite qu’elle n’aurait cru.

« Winifred, appela monsieur Lester en marchant aussi vite que ses petites jambes le lui permettaient. Que portez-vous là? »

« Si je ne m’abuse, c’est l’uniforme que j’ai le droit de vêtir au travail », répondit calmement Constance.

« Ah, vous croyez, riposta monsieur Lester, les yeux sur les jambes de la femme. Aux dernières nouvelles, le pantalon ne fait pas partie de l’uniforme féminin! »

« Dans d’autres usines, les femmes le portent. Je crois qu’il convient aux conditions de travail dangereuses. Il laisse plus de place au mouvement qu’une jupe, selon moi. »

Monsieur Lester serra les dents, frustré. « Vous savez très bien que dans cette usine, il est interdit pour les femmes de porter le pantalon. Nous ne sommes pas comme les autres usines, Madame Winifred. Maintenant, allez vous changer! »

« Pourquoi? », demanda Constance, qui feignait de ne pas savoir.

Monsieur Lester décroisa les bras et tapa du pied. « Parce que le pantalon est un vêtement d’homme! »

Constance le défia d’une grimace. « N’allez pas croire que je souhaite m’habiller en homme. Ce que je souhaite, c’est m’habiller comme je l’entends, et ici, au travail, cela veut dire porter un pantalon. Et vous allez me laisser faire, parce que ma façon de m’habiller ne vous regarde pas ni quiconque dans l’usine. Compris? »

Si le patron de Constance n’avait pas été aussi veule, il l’aurait sans doute mise à la porte sur-le-champ pour son attitude et son manquement aux règles. Mais il s’agissait de monsieur Lester, un homme sans colonne.

« Je… je n’y comprends rien du tout! », balbutia-t-il.

Constance leva son nez courbé en signe de dédain et fixa le chétif et incapable bout d’homme. « Monsieur Lester, vous êtes au fait que des hommes meurent par centaines à l’heure où on se parle? »

« Bien sûr que oui. »

« Nos hommes, ceux de l’ennemi, ils y passent tous. Je ne sais pas pour vous, mais moi, je préférerais de loin que les nôtres ne se fassent pas tuer. Si vous ne me laissez pas porter le pantalon, je vais aller fabriquer des obus dans une autre usine et j’emmènerai toutes celles qui veulent me suivre. Votre usine ne sera pas reconnue pour son efficacité à fournir des armes à nos troupes, mais pour sa misérable production, tout ça parce que le pauvre petit casse-couilles que vous êtes n’a pas laissé ses ouvrières porter le pantalon! »

Après cet échange, Constance obtint le droit de porter ce vêtement la majorité du temps qu’elle était à l’usine. Elle avait dupé son patron avec un simple mensonge. Aucune femme n’était prête à la suivre : elle était seule.

Chaque jour, le sexe « faible » croulait sous les mêmes tâches fastidieuses.

Constance se levait à quatre heures, s’habillait, faisait à déjeuner, reconduisait Rudy chez Anne, se rendait à pied à l’usine où elle travaillait pendant douze heures, n’ayant droit qu’à une minuscule pause (à peine le temps de manger), sachant qu’elle était moins bien payée qu’un homme, espérant de tout cœur qu’il ne s’agisse pas d’une de ces journées où quelque chose explose, puis elle marchait jusqu’au magasin afin d’acheter de quoi souper, allait chercher Rudy, cuisinait, lavait la vaisselle, nettoyait la maison, faisait le lavage, jardinais (même en hiver), tricotait ou cousait, habillait son enfant pour la nuit et, enfin, priait pour qu’un obus ne tombe pas sur la maison pendant leur sommeil.

Constance abhorrait sa vie.

Elle n’aimait pas son propre enfant, elle détestait l’usine à cause du bruit et du danger mortel, et elle ne pouvait souffrir l’idée de rester les bras croisés à la maison pendant qu’on louangeait les hommes pour ce qu’elle-même aurait pu faire.

Elle avait entendu parler de l’horreur des tranchées, mais elle n’avait pas réellement compris à quel point c’était grave. Elle savait pour l’insalubrité, les rats, la maladie, la mort et le reste, mais elle se disait qu’elle pourrait composer avec tout ça, si seulement les hommes lui en donnaient la chance.

« En quoi crois-tu que nous sommes si différentes d’eux, Anne? », avait demandé un soir Constance.

« J’te demande pardon? » Anne avait levé ses éternels yeux de biche vers Constance. Son visage était si différent de celui de son amie, avec ses sourcils froncés. Il était jeune et pur comme un rayon de soleil. Constance se demandait parfois ce qu’Anne pensait d’elle. Sûrement que c’était une vieille mégère, elle qui s’était d’ailleurs trouvé un cheveu gris quelques jours auparavant.

« Les hommes et les femmes. On fait tout pour tracer une ligne entre les deux sexes. Pour les mettre dans des cases. Les hommes doivent faire ceci, les femmes doivent faire cela. Je déteste ça. Pourquoi les gens ont-ils tant de difficulté à comprendre que nous sommes pareils, voire égaux? » Constance avait dit cela en cousant la dernière perle à son chapeau.

C’était un chapeau de soldat. Constance en fabriquait beaucoup pour les envoyer aux hommes dans les tranchées (selon elle, le comble de l’ironie eût été qu’un d’eux meurt d’un « petit rhume » au champ de bataille). Un soldat allait porter ce chapeau sans savoir que celle qui l’avait fabriqué souhaitait ardemment combattre à ses côtés.

« Quelqu’un a vu Ethel aujourd’hui? », demanda Constance avec impatience. Elle n’aimait pas beaucoup cette collègue, qu’elle trouvait agaçante et lente à l’ouvrage.

« J’ai ouï dire qu’elle est malade », répondit l’une des ouvrières.

« Et moi, que sa peau a tourné au jaune, ajouta une autre, une certaine Dorothy. C’est vraiment dommage, mais ça arrive, vous savez. Nous devrions toutes être prudentes. Moi, en tout cas, je ne veux pas me transformer en canari. »

« Ne t’en fais pas, cracha Constance. Si tu étais un oiseau, tu serais un dodo, parce que tu es une pauvre idiote. Les canaris servent à quelque chose : ils nous avertissent d’un danger. Mais toi, tu pourrais aussi bien ne plus exister, comme les dodos. Reprends le travail, Dorothy. »

Personne ne le disait, mais c’était Constance qui dirigeait réellement l’usine. Du moins aux yeux des ouvrières.

Ce qui arrivait à Ethel n’était pas rare chez les travailleuses des usines de munitions. Une exposition prolongée au trinitrotoluène, un composé chimique entrant dans la fabrication d’explosifs, était nocive. Les symptômes comprenaient un jaunissement de la peau, des vomissements, des migraines, des maux de gorge, une anémie et des problèmes de fertilité. Dans certains cas, les cheveux tournaient au vert ou tombaient. Les travailleurs de l’usine voulaient éviter cela, Constance y compris.

Après une longue journée de travail, Constance partit pour la maison, marchant péniblement dans l’épaisse neige alors qu’une tempête prenait forme. Elle arrêta au magasin et, avec le peu d’argent qu’elle avait fait ce jour-là, acheta à manger. Elle avait un petit mal de gorge et se sentait un peu étourdie, mais elle ignora les symptômes. Elle ne pouvait se permettre d’être malade.

Ses emplettes faites, elle se présenta chez Anne. Trois coups, mais pas de réponse. Constance commençait à être irritée, gelée et inquiète.

La tempête s’intensifiait.

Constance décida d’entrer d’elle-même. Anne n’était pas méfiante : elle ne verrouillait jamais sa porte.

Quand elle pénétra à l’intérieur, Constance Winifred fut accueillie par un cri. S’il y a une chose qu’on ne veut pas entendre quand on entre dans une maison, c’est bien cela. Et ce cri-là n’avait rien d’ordinaire : il était à glacer le sang.

« Anne!? », appela Constance en se précipitant vers la source du cri.

Quand elle trouva son amie, elle comprit.

« Oh, le bébé veut sortir. » Rapidement, mais non sans réticence, elle se rendit aux côtés d’Anne.

Son amie était couchée sur un lit, manifestement souffrante. Rudy, ne sachant que faire, s’était réfugié dans un coin.

« Où est le médecin? », demanda Constance, qui remarqua l’absence de toute aide médicale.

« La tempête l’a probablement empêché de venir. » Anne était rouge comme une tomate, et bien qu’elle tentât de cacher la réalité, son visage ne mentait pas : elle souffrait atrocement.

« Mais quel foutu... » Un son puissant interrompit Constance avant qu’elle eût pu terminer de cracher son venin.

« Il ne manquait plus que ça », dit sèchement Constance, mais en affichant un air de stupéfaction.

Anne ferma les yeux et cria de nouveau. Si ce fut à cause de l’explosion ou de la douleur, Constance ne le sut pas. C’était étrange d’entendre Anne crier, elle qui était de nature docile. Constance était terrifiée.

« Anne, il faut que nous partions tout de suite. Tu as besoin d’aide, et ce n’est pas sécuritaire ici. »

« Ne t’en fais pas, répondit faiblement Anne, qui ouvrit les yeux pour les lever vers son amie, dépassée par les événements. Tu peux partir si tu le veux. Je comprendrais. Mais moi, dans mon état, je ne peux pas bouger. »

Constance empoigna les mains d’Anne, fines mais devenues calleuses à force de frotter. « Tu sais que je ne peux pas faire ça. Jamais je ne ferais ça! Jamais je ne t’abandonnerai. »

Anne sourit. « Alors aide-moi à mettre ce bébé au monde. »

Après ce qui sembla une éternité, l’enfant vit le jour pendant que tombaient les bombes mêlées aux flocons. Constance aurait préféré qu’il n’existe pas, mais elle aimait celle qui lui avait donné vie. Or celle qui lui avait donné vie était mourante, quoique Constance ne le sût pas encore.

« Alors? Comment penses-tu nommer cette chose? », demanda Constance en parlant du nouveau-né, qu’elle venait de laver et tenait maintenant dans ses bras.

Anne était blanche comme un drap. Et froide. Mais elle n’avait pas perdu sa douce voix.

« Je vais la nommer d’après quelqu’un qui m’est très cher. »

Dorothy? Ethel? Oh! Il doit s’agir de Thomas, son pathétique mari.

« Eh bien, je crois qu’une fille nommée Thomas attirera plus d’un drôle de regard, mais... »

« Elle s’appellera Constance. »

Constance, la femme trentenaire, cligna des yeux, incrédule.

C’était son nom.

Comment une femme déplaisante, désagréable et malveillante comme elle pouvait-elle être chère à un cœur si tendre? Ce n’était pas possible. Constance ne méritait pas un tel honneur. Elle ne méritait pas une telle amie.

« C’est un choix intéressant », fit-elle.

« J’espère qu’un jour, Rudy et elle courront ensemble dans un champ sans avoir à craindre les obus. »

« Moi aussi », murmura Constance.

Vers minuit, la neige cessa de tomber. Il y avait longtemps que les retentissantes explosions s’étaient tues. Aucune bombe n’était tombée sur la maison, mais Anne perdait beaucoup de sang. Constance refusait de le reconnaître.

« Tu devrais manger », proposa Constance, qui était allée lui remplir un bol. Les yeux d’Anne restèrent clos.

« Anne? » Constance prit anxieusement le poignet de son amie, qui battit des paupières et ouvrit lentement les yeux.

« Constance... »

« Je sais que ma cuisine est plutôt répugnante, mais je fais de mon mieux. Je suppose que tu n’as rien mangé de la journée. Tu devrais te refaire des forces, parce qu’une fois sur pied, tu devras te trouver un travail et... ».

« Constance. »

« Qu’est-ce qu’il y a? »

« Prends soin de mon enfant quand je ne serai plus là. »

La gorge de Constance se noua.

« Ne dis pas de bêtises. Plus là? Où comptes-tu aller? En Allemagne? Il ne fait pas très beau là-bas à ce temps-ci de l’année. »

D’une main, Anne enserra faiblement le poignet de Constance. « Je tiens à te dire quelque chose. » Ses yeux jadis lumineux avaient perdu de leur éclat, mais ils étaient toujours aussi grands et bienveillants que le jour où elles s’étaient rencontrées. Et quel merveilleux jour ç’avait été!

« Qu’est-ce qu’il y a? » peina à demander Constance.

Anne prit une respiration difficile et dit lentement ce qu’elle avait à dire. Sa poitrine bougeait à peine. « Je sais que tu préférerais parfois être un homme. Oui, tu es fière d’être une femme, mais tu crois que ce serait plus facile ainsi. Je te connais, Constance. Je te connais très bien. Et il n’y a pas de mal à être comme tu es. Je sais qu’on ne te l’a jamais dit, mais c’est vrai. »

Constance souffla. « C’est très étrange, tu sais. Je souhaite seulement être un homme en ta présence. Et même dans ce cas, je ne le souhaite pas réellement. »

C’était difficile d’être une femme. On s’attendait seulement à ce que vous fussiez belle, fissiez des enfants et vous occupassiez de la maison. Les hommes vous parlaient de haut, vous donnaient des ordres et, dans certains cas, vous attaquaient verbalement ou physiquement. La vie n’avait rien de facile. C’était vrai pour tout le monde, mais particulièrement si vous étiez du sexe qui devait saigner sans arrêt pendant cinq jours. Et malgré tout, Constance n’avait pas honte d’être une femme. Elle se demandait parfois ce que ce serait que d’être un homme, mais tout compte fait, elle était heureuse d’être née ainsi.

« Si je me réincarne avec toi... » Anne sourit à son amie, l’œil scintillant. « J’espère que nous nous réincarnerons en oiseaux. Je veux voler. Être libre. Ce serait merveilleux, non? Toutes les deux? »

Les yeux de Constance s’illuminèrent. « Oui. Oui, ce serait merveilleux. Si je le pouvais... je volerais à tes côtés pour l’éternité. »

Anne fit un dernier sourire radieux et ferma les paupières, scellant sa fin. On eût cru voir le soleil se coucher au terme d’une magnifique journée.

« Je t’aime », susurra Constance. Et c’était vrai. Elle n’aimait pas grand-chose, mais elle aimait au moins une personne, et ce n’était pas son mari.

Anne gisait sur son lit, froide, la main toujours accrochée à celle de son amie. Son esprit s’était envolé, et Constance ne saurait jamais si elle avait réellement entendu sa dernière déclaration, la plus importante.

Le bébé d’Anne était maintenant entre les mains de Constance. Elle le colla sur sa poitrine, prit son garçon par la main et sortit de la maison.

Constance toussa. Elle avait la gorge irritée. Brûlante.

« Je n’aime peut-être pas cet enfant, mais c’est celui d’Anne, se dit Constance en se frayant un chemin à travers l’épais manteau de neige. Et je le protégerai aussi longtemps que je le pourrai. »

Elle toussa de nouveau et toucha la zone dégarnie de sa tête. « Bien que mes jours semblent comptés. »

Le nouveau-né se réveilla et se mit à pleurer.

Constance pria pour que la guerre se termine bientôt et que Thomas vienne chercher son enfant.

« Ne t’en fais pas, Anne », dit Constance. Elle leva les yeux vers le ciel avant de les poser sur ses mains, qui allaient bientôt tourner au jaune. « Nous allons bientôt voler ensemble. »

Un petit canari traversa le ciel gris.