9e et 10e Gagnants
MENTION HONOURABLE (9e et 10e années)
Alisa Miniovich, Circonscription de St. Paul's
Rose
Je ne peux échapper à mes cauchemars. Chaque nuit, ils me hantent. J’essaye de courir, mais mes jambes m’abandonnent. J’essaye de crier, mais ma voix s’étouffe et se brise. Ce sont les horreurs de mon imagination, mes plus grandes peurs. Quand j’ouvre les yeux, mes cauchemars s’éveillent.
Ma vie, mon plus sinistre cauchemar.
Je m’appelle Rose.
Je n’ai pas choisi cette vie, les autres non plus. Les choses n’ont pas toujours été ainsi, à Varsovie. Avant la guerre, j’avais un chez-moi, je courais dans le petit bois non loin de notre appartement. Son caractère paisible m’emplissait de fascination et de sérénité. Je ne faisais plus qu’un avec le silence et le vent, me laissant bercer par le doux murmure des arbres au-dessus de ma tête. Chaque nuit, je contemplais le ciel. Il était sombre, silencieux; j’étais seule, j’étais chez moi. À l’aube, les rayons de lumière traversaient ma fenêtre pour frapper ma ménorah en argent, dont l’éclat intense chassait toute noirceur de ma chambre. Rien que ma mère et moi; c’était toujours ainsi. Maman. Chaque nuit, nous nous blottissions ensemble dans son lit. Elle enroulait ses bras autour de mes épaules, me disait que tout irait bien, que j’étais forte, que nous allions survivre quoi qu’il arrive.
Si seulement tu avais eu raison, Maman.
J’avais une meilleure amie, Faye. Après l’école, nous faisions la course jusqu’à la forêt et écoutions les arbres. Nous nous couchions sur les feuilles fraîchement tombées, et notre rire se propageait parmi les branches dénudées et solitaires, montait vers le ciel et se réverbérait dans la forêt. Elle me regardait avec ses yeux d’un bleu profond, je la regardais avec mes yeux vert noisette, et nous savourions un sentiment d’appartenance. Nous levions les yeux vers le ciel, murmurions que nous aurions souhaité pouvoir nous élever vers lui, ne jamais toucher terre. Nous pleurions dans les bras l’une de l’autre. Seuls les arbres connaissaient nos secrets. Elle prenait ma main dans les siennes, promettant ainsi ne jamais partir. C’était notre chez-nous, pour l’éternité.
L’éternité ne suffit pas.
Faye. Faye.
Je t’ai perdue. Ce n’est pas ta faute, c’est celle de la guerre. C’était la nuit où on nous a amenés ici, au ghetto. Ils ont abattu les plus lents, ceux qui avaient peur de bouger. Tu protégeais tes parents. Ton père avec sa canne, ta mère avec ses cheveux gris, tous deux submergés par la peur, comme toi. Ils ont d’abord tué les infirmes, sachant qu’ils ne survivraient pas. Tu as vu l’homme les tirer. Tu ne pouvais penser à autre chose, sans cesse les coups de feu résonnaient en toi, les baïonnettes perçaient ta chair. La douleur t’a assaillie, faisant voler ton cœur en éclats. Ton cri fut si puissant que l’univers s’est tu. Et puis... tu t’es écroulée.
Si seulement j’avais tenu ta main plus longtemps, murmuré que tout irait bien, tu aurais pu faire un pas de plus. Si seulement j’avais eu la chance de plonger une autre fois dans ton regard bleu profond. J’aurais pu y disparaître, m’y perdre.
Mon cœur se fissure à chaque respiration. Je sombre dans un profond désespoir. J’aimerais que tu sois là pour pleurer dans tes bras. Mes larmes sont glacées, pourtant elles me brûlent les joues.
Le rire de ma mère, autrefois inoubliable, semble s’évaporer. Elle ne rit plus. Il n’y a plus de vie en elle. Et la vie en moi, suivant la sienne, s’éteint lentement.
Toutes les nuits, je lève les yeux vers le ciel. On dirait qu’il se resserre sur moi. Plus je le regarde, plus le bleu s’estompe.
Sentant le souffle bruyant de ma mère sur mon cou, je m’assieds. L’air autour de moi est gris et poussiéreux. L’eau me monte aux yeux, j’échappe des larmes. Je pose les pieds sur le plancher froid. La peur m’envahit. Je ne suis pas seule. Nous sommes quatre dans la pièce : ma mère, moi et, de l’autre côté, les Krichevski. Ils sont tous deux vieux et aimables, mais faibles. Ils ont vécu leur lot de cauchemars, à leur époque. Chaque nuit, nous nous asseyons près du feu, qui projette sa fumée, et nous écoutons leurs histoires. Le plancher se lamente au moindre de nos mouvements. Le papier peint s’effrite, révélant le mur gris. Le feu crépite; les pages de notre dernier livre se tordent de douleur. Je regarde s’élever les flammes or et cramoisi, la chaleur me pénètre. Je me lève en tentant de ne pas faire de bruit, et je me rends à la porte.
À l’extérieur, le ciel reflète notre réalité : il est sombre, maussade, suffocant. La noirceur étouffe le timide soleil du matin. Les rues du ghetto sont inanimées, silencieuses. Je marche et marche. Des corps, aussi bien de jeunes que de vieux, gisent inertes au milieu des trottoirs. La maladie, la faim, la peur et la solitude ont pris des vies. Des enfants collés au sol, la peau sur les os, mendient de la nourriture. Ils sont seuls. Ici, la souffrance est sans fin, les enfants, sans enfance. C’est la guerre.
Les larmes roulent sur mes joues pour tomber sur l’étoile jaune cousue à ma poitrine. La faim, inchassable, me ronge jusqu’aux os. Je ne suis que vide. Il est difficile de penser. Je me sens étourdie. Deux ans, neuf mois et quatre jours. Le silence est rompu par de déchirants cris d’effroi. J’entends toujours les juifs terrifiés hurler toute leur douleur. Les bâtiments autour de moi sont défaits, ruinés, ils croulent lentement, comme la vie de ceux qui les habitent. La faim nous domine, nous écrase.
Mes mains se mettent à trembler, puis mes jambes. Mon corps s’affaisse de lui-même. Le sol m’attrape, tremblant lui aussi de peur. À mes côtés gisent ceux qui n’en pouvaient plus, qui ont abandonné, qui se sont laissé aller; ils savaient qu’ils n’avaient aucune chance de survivre. La solitude m’enveloppe. La peur en moi s’évapore. Ils ne pouvaient plus se battre. Ils ne pouvaient plus garder les yeux ouverts. Ils ne pouvaient pas regarder le monde brûler un jour de plus.
Je suis comme eux.
Je m’enfonce dans le sol pour ne faire qu’un avec lui. Je le laisse m’avaler.
Le hurlement du vent me fait frémir.
Les plumes d’oreiller des demeures saccagées dansent dans les airs. Certaines atterrissent dans des flaques de sang. Je reste immobile.
Le bruit des cris, résonnant faiblement au loin, se fait de plus en plus proche. Les SS sont arrivés à notre bloc. Le péril est à notre porte. Les bottes des nazis martèlent sourdement le sol.
« Geh raus! Geh raus! Schneller! Schneller! »
Le monde s’écroule.
Maman. Je me relève, tremblante. Les larmes embrasent mes joues pâles, couvertes de cendre. Les manches de ma robe charbon, déchirée, sont maculées de sang. Maman. Les gens sortent de chez eux en courant. Les nazis les battent devant leurs enfants. On me bouscule comme si j’étais invisible. Maman. Mes pieds, gelés à cause des trous dans mes souliers usés, commencent à bouger. Plus vite. Plus vite. Je cours, poussée par le vent. Maman. J’entends le cri d’un enfant. Sa douleur s’imprime en moi. Maman.
C’est moi.
Je me rends jusqu’à la maison. Maman.
J’agrippe ma mère de mes bras décharnés. Je la tiens fort, autant que je le peux, jamais je ne la lâcherai. Jamais.
Des soldats défoncent la porte. « Lass uns gehen! Geh raus! »
Ma mère attrape un vieux manteau, une couverture déchirée, une photo de moi, puis ma main. La peur s’empare de moi, m’engourdit. Je suis terrifiée à l’idée d’ouvrir les yeux.
C’est la confusion.
Nous sortons à la course. Avant que la porte ne se ferme, j’entrevois le feu. Les flammes écarlates, laissées seules, jettent des étincelles.
Tout le bloc est dans la rue. Ils nous disent que nous prenons le train à l’Umschlagplatz pour « déménager ». Nous commençons à marcher. Nous enjambons des corps, des jeunes et des vieux, des juifs qui n’avaient plus de force. Les soldats surveillent nos moindres gestes. Mon visage froid est noyé par les larmes, mon cœur palpite. Maman. Elle me prend la main et la sert du plus fort qu’elle peut. Si seulement je pouvais me laisser choir et pleurer, exprimer toute ma colère, crier de tous mes poumons. Mettre fin à ce monde.
Si seulement.
Je regarde devant moi. Les Krichevski sont debout au milieu de la rue.
Les SS leur crient dessus : « Schneller! »
Ils sont trop malades, trop affamés, trop faibles pour continuer à marcher. Les larmes coulent sur leurs joues ridées. Ma main glisse de celle de ma mère, je veux courir jusqu’à eux, leur dire que leur histoire n’a pas à se terminer ici, mais je ne peux que regarder. Un coup de feu. Un autre.
C’en est trop. Je m’écroule, brisant mes genoux sur le sol. Je sens les bras de ma mère m’envelopper. Mon cœur se contracte, s’arrête de battre, vidé de sa lumière.
Ma mère me prend dans ses bras et me porte jusqu’à l’Umschlagplatz, mais je sais que c’est un train pour Treblinka qui nous attend. J’entends de loin les lamentations du convoi, tel le murmure du tonnerre. Les wagons de marchandises crissent sur les rails en métal, comme dans une tentative de résister, mais à l’intérieur, ils pleurent.
Je m’accroche à ma mère avec toute l’énergie qu’il me reste. Je me laisse couler en elle; mon corps tout entier fusionne avec le sien. Je lève ma tête de son cou pour regarder par-dessus son épaule et voir ce qui a déjà été chez nous.
Je sais que c’est la fin.
GAGNANTE (9e et 10e années)
Tudora Rada, Circonscription d'Ottawa ouest-Nepean
Nuages
Un déchet ici, un par là. Une maison à la place d’un arbre récemment coupé. Un miracle était une fois une municipalité sous le nom de Bleuville, Ontario, à l’instar d’autres peuplements comme Rougeville, Jauneville, Vertville et Mauveville. Malheureusement, aucun des habitants ne pensait à redonner de la couleur à cette cité si morne.
La commune, nommée après la côte, qui avait été jadis si bleue et belle, était maintenant si noire et charbonnée, comme si les cendres de ceux exécutés sur ce lieu pendant de longues années avaient été éparses sur la surface de l’eau boueuse. Comment ces résidents peuvent-ils respirer à pleins poumons et sans étouffer cet air pollué d’usine. Habitués, croyais-je.
C’était un matin habituel. Le soleil, gris et triste, réveillait les cœurs des mères, mais un pied en dehors de la maison et ils voyaient tous l’horreur qui se dressait devant eux. Il bruinait : comme si les nuages, encore plus sombres et plus noirs que d’habitude, pleuraient lentement pour montrer toute leur pitié. Les actes insupportables de ces citoyens étaient une source continuelle de tristesse pour les nuages qui surveillaient ce lieu.
On pourrait penser ceci comme un cri au secours de leur part. Mais non, personne à Bleuville ne semblait comprendre la gravité de la situation. Et bientôt, il serait trop tard…
Tout à coup, une tornade d’une incroyable intensité se déclenche. Les nuages sont en colère et souhaitent punir les citadins de Bleuville. C’est le chaos total. Les arbres tombent et écrasent tout ce qui a la malchance de se retrouver là. L’électricité envahit l’air sale. Et c’est à ce moment-là à peine que le peuple comprenne pour la première fois à quel point leur garnison est triste, misérable et sale.
La colère dans le ciel se répandit à travers l’espace et personne ne semble pouvoir s’en sortir indemne. La fin est inévitable. Quelques heures plus tard, la ville est anéantie, tout n’est qu’un amas de déchets.
Quelques heures après le désastre naturel, la surprise : un jeune garçon se lève sous des morceaux de bois écrasés. Une pièce de métal a percé sa jambe jusqu’à l’os. Évidemment choqué, il n’éprouve même pas la douleur et se lève lentement d’un air confus. « Qu’est-ce qui se passe ? Où suis-je ? »
Après quelques heures à chercher seul d’autres survivants, l’enfant résolu d’ajourner sa mission. Il n’y a plus que lui, lui et les déchets. Entouré de milliers de corps en putréfaction, il a du mal à garder son équilibre mental. Il décide de tout abandonner pour partir sauver le monde.
À quelques heures de marche, il pense apercevoir une fille de son âge.
– Bonjour ! Yoo-hoo?
– Suis-je devenu fou ? Est-ce vraiment une personne ?
– Oui, je m’appelle Philippe. Je crois être le seul survivant de mon état, après la catastrophe qui a frappé Bleuville.
– C’est en fait la même situation pour moi...
Ensemble, ils continuent main dans la main sur le chemin noir vers un nouveau monde. Un monde où l’herbe est verte et les nuages ne sont pas fâchés. Un monde où chacun tend sa main à l’autre pour vivre en harmonie.
