7e et 8e Années
MENTION HONORABLE - 7e et 8e Années
Grace Glosnek (Circonscription de Perth-Wellington)
L'Alignement des astres (The Stars Aligned)
C’était en septembre 1935, et l’horloge sonnait onze heures. Les ondes graves du carillon se réverbéraient dans chaque saillie et chaque cavité du musée. Une à une, les rangées d’ampoules s’éteignirent, dans un synchronisme lourd de présages. Tout était maintenant silencieux et noir comme chez le loup. Le temps et l’espace venaient de s’arrêter pour la petite Nova, six ans, qui observait les expositions autour d’elle. La soif de savoir l’envahissait une fois de plus, comme c’était toujours le cas quand elle passait l’imposante entrée de son second chez-soi, le Musée d’histoire naturelle de New York.
Le bâtiment était coi à cette heure tardive, ce qui changeait du vacarme incessant provoqué par le flot continu des visiteurs et des conservateurs. Les seuls sons audibles provenaient de la pluie, qui battait contre les nombreuses fenêtres teintées, et des taxis, qui se klaxonnaient les uns les autres dehors, en plein cœur de la jungle de béton. L’air était lourd et étouffant, et une ambiance inquiétante planait dans le musée le soir venu. Mais Nova en fit peu de cas, remonta ses lunettes sur son nez et poursuivit son chemin.
Elle traversait les nombreux corridors à pas feutrés, s’efforçant de ne pas faire couiner ses bottes à boucle jaune vif. Marchant avec précaution, elle passa d’abord devant la nouvelle exposition sur les dinosaures, puis celle de biologie marine avec la fameuse baleine bleue suspendue dans les airs par de toutes petites chaînes, et enfin l’une de ses favorites, l’exposition extra-terrestre qui se terminait malheureusement bientôt. Arrivée à la hauteur de cette dernière, Nova entendit le tic-tac cadencé qui retentissait de l’immense horloge grand-père du musée, faite de bois d’épinette.
Tic, tac, tic-tac-toc.
Ce rythme la suivit jusque dans la salle d’exposition, une pièce aux mille et un secrets bien gardés. Sa gloire était cependant passée, et elle ressemblait désormais à un local d’entreposage abandonné. Mais Nova l’adorait tout de même pour une raison précise : la sensation qu’elle lui procurait au fond des tripes, la sensation d’être à l’abri de la folie effrénée du monde. La sensation était encore plus puissante lorsqu’elle tenait au creux de sa main une petite pierre grise aux nombreuses aspérités prononcées, mais arrondies. Cette pierre était un fragment d’étoile. Nova aimait à croire qu’elle provenait d’une galaxie lointaine, surtout en raison des minuscules cristaux intrigants qui émaillaient son grain. Cette pierre recelait forcément des secrets. Aucun autre artefact n’était chargé de cette énergie indescriptible, à la fois intangible et indéniable. Cette pierre ne pouvait être sortie de son orbite sans raison.
Absorbée par ses pensées, Nova continuait pourtant d’entendre le bon vieux tic-tac de l’horloge. Tout à coup, elle sortit de sa rêverie. Elle transféra délicatement la pierre de sa paume à la poche de son ciré rutilant et repartit d’un pas assuré.
À mesure que Nova s’enfonçait dans le musée, une force quasi gravitationnelle l’attirait vers son cœur. Son noyau. Son centre galactique. Cette force savait exactement où se dirigeait la petite. C’est alors que, presque psychiquement, Nova perçut des bruits de pas résonnant au loin, dans l’air sec et immobile. Elle craignait celui qui approchait : le gardien de nuit. Elle reconnaissait la démarche régulière et rapide de ses rondes quotidiennes. Comme prévu, un homme large d’épaules arriva. Se tenant bien droit, il déclara d’une voix autoritaire dans son walkie-talkie : « Major Tom à la tour de contrôle, rien à signaler ici. » Nova savait d’où il venait, car c’est là qu’elle se dirigeait.
Le pas pesant et le sifflotement joyeux du gardien finirent par s’évanouir. Nova soupira de soulagement en sortant de sa cachette, derrière un diorama de gazelle. Consciente qu’elle était passée à un cheveu de se faire prendre, elle n’arrivait pas à décrisper ses traits. Mais elle approchait du but.
Nova dut inopinément s’arrêter au pied d’une épaisse porte de bois ornée des mots « En cours ». Comme elle l’avait fait maintes fois auparavant, elle sortit une clé, assortie d’une pièce d’identité montrant la photo d’une femme d’âge moyen, dont les grands yeux aventureux rappelaient beaucoup les siens. Sur la pointe des pieds, Nova étira le bras et inséra la clé dans la serrure de la poignée de laiton, mais celle-ci tourna sans qu’elle eût à la déverrouiller. Tiens donc…
De l’autre côté de la porte, la pièce sombre était traversée d’une ligne circulaire à peine visible. Nova y entra, referma à clé derrière elle et s’avança vers une machine à l’allure complexe. Ayant grandi parmi les projecteurs et les télescopes, elle actionna sans peine quelques interrupteurs, ajusta l’objectif, et voilà! le cliquetis et le roulement de la bobine emplirent la salle. Nova respira bruyamment. Elle n’en croyait pas ses yeux : elle y était arrivée!
L’enfant s’empressa d’aller au centre de la salle en dôme, ferma les yeux et compta à rebours à partir de dix. À un, elle ouvrit les yeux sur un ciel rempli d’étoiles lumineuses et scintillantes. Une voix grave et rauque se fit entendre : « Vous êtes-vous déjà demandé comment tout avait commencé? La vie, la Terre, le cosmos? Par-delà le ciel et les astres? Car plus loin nous regardons dans l’espace, plus loin nous voyons dans le passé. » À la moitié du discours, une étoile filante ancienne traversa la voûte sombre et étincelante. Puis, elle se scinda en deux astres qui orbitaient l’un autour de l’autre, le premier beaucoup plus brillant que le second. Le duo céleste se reflétait parfaitement dans les yeux de Nova, qui affichait une mine imperturbable. La beauté de l’inconnu l’obnubilait.
Après une dizaine de secondes, l’une des étoiles gagna en luminosité jusqu’à en devenir aveuglante. Soudain, il y eut une explosion de lumière blanche, puis une galaxie abstraite se forma, entremêlant les teintes roses, violettes, bleues et vertes. Devant cette illusion parfaite, Nova s’émerveilla encore davantage. Des milliards d’années de l’histoire du monde étaient inscrites dans ces étoiles, dans ce ciel même. Les couleurs se mirent à s’estomper dans la noirceur du firmament, mais de nombreux fragments continuaient de flotter doucement dans le ciel, qui était aussi haut que large.
La voix continua : « Chaque étoile suit son propre système complexe, un système binaire, pour être exact. Dans ce système, deux étoiles orbitent autour d’un même point. Quand l’une d’entre elles, la naine blanche composée de carbone et d’oxygène, finit au fil du temps par soustraire trop de matière de sa compagne, la suraccumulation de matière provoque une explosion. C’est ce qu’on appelle… » La pellicule s’arrêta net, et la pièce vira au noir pâle. La pièce manquante du puzzle! Nova venait de la découvrir, enfin!
D’un bond, l’enfant se leva et fila entre les bancs, les chaises et les allées. Elle remit le drap de soie noir en place sur le projecteur, précisément comme elle l’avait trouvé. Puis, au lieu d’une prévisible droite, elle prit la gauche. Ses jambes la propulsaient en alternant à la vitesse de la lumière. Nova ne s’arrêta pas devant la porte interdite « En cours », mais plutôt à côté d’une grille métallique d’où sortait un courant d’air froid et sec. Elle l’ouvrit grand et s’y engouffra sans se retourner.
Au bout du sombre et poussiéreux conduit était suspendue une unique ampoule vacillante. Nova chemina dans le passage exigu jusqu’à une ouverture, puis balaya l’endroit du regard : la faible ampoule émettait juste assez de lumière pour révéler une pièce fermée couverte de toiles d’araignées, avec des étagères de bois et un plancher à carreaux. Mais ce n’était pas tout. Les murs étaient placardés de centaines de croquis de petits points reliés par de fines lignes. Des constellations. Voilà ce qu’ils représentaient.
Du lot, les quatre plus beaux croquis étaient suspendus à une ficelle qui décrivait une diagonale d’un bout à l’autre de la pièce. Fixé à l’aide d’une pince à linge, chacun représentait une parcelle d’un tableau beaucoup plus grand. Le premier montrait deux étoiles orbitant autour d’une boule d’énergie intense. Le deuxième se concentrait sur l’une des deux étoiles. Elle était circulaire, et des rayons d’un blanc immaculé en jaillissaient dans tous les sens : on voyait bien qu’elle était dense et puissante. Dans la troisième image, l’étoile tentait de s’accrocher à sa compagne. Puis, le quatrième croquis, troublant, illustrait une scène macabre : l’étoile qui aspirait toute l’énergie de l’autre pour décupler sa propre taille.
Nova savait que sa mission consistait à dessiner le cinquième et dernier acte. Elle se remémora les quatre premiers à voix très basse, puis prononça le mot qu’elle croyait être le bon pour décrire le cinquième. Tout cela lui semblait logique : l’explosion d’une naine blanche dans un système binaire s’appelait bien sûr une supernova. La supernova, c’était l’éruption cosmique aux couleurs multiples qu’elle avait vue dans le ciel il y a quelques minutes.
Nova s’étendit au sol et dessina à toute vitesse la scène qu’elle venait d’observer. Puis, elle se précipita hors du local de rangement et fila en douce jusqu’à une fenêtre du rez-de-chaussée. Là, elle passa sous le nez du gardien, rabattit son capuchon, fourra le croquis dans son ciré et s’éclipsa dans la nuit brumeuse. Prochain arrêt : la gare Grand Central. Sa mission au musée était maintenant terminée.
Un bref trajet de 30 minutes la séparait de l’immeuble en grès brun de 15 étages où elle habitait, dans le Lower East Side. Malheureusement, il était déjà minuit trente. Nova avait plus d’une heure de retard. Elle décrocha l’échelle de secours noire du bâtiment et grimpa vite les 100 marches qui menaient au dernier étage. Comme elle l’avait répété, elle tira sur le loquet de la fenêtre, mais celui-ci résista. Elle vit alors une silhouette sombre allumer la lampe dans sa chambre.
Le père de Nova, Samuel Trowbridge, venait de se réveiller, tracassé par ce qui l’attendait le lendemain. Il avait découvert avec effarement que les couvertures ne cachaient en fait qu’un lit vide : sa fille n’y dormait pas.
Nova entra.
Samuel lui demanda où elle était passée.
Nova montra son dessin, et son père parut bouleversé. Il savait exactement ce que l’image représentait. Bien qu’il n’y fût pas préparé, surtout à cette heure avancée, il avait espéré qu’aucun épisode du genre ne se produisît de sitôt. Fatigué et stressé, Samuel décida d’emmener sa jeune apprentie à l’extérieur pour contempler les véritables étoiles.
Père et fille gravirent l’escalier abrupt qui menait du grenier jusqu’au toit. Il était maintenant une heure du matin et, dans l’air calme et paisible, Nova avoua :
« Je suis encore allée voir votre projet, à Maman et à toi. »
Son père sourit chaleureusement.
« Papa, je m’excuse de ne pas te l’avoir demandé. Je ne le referai plus jamais. »
Samuel lâcha un profond soupir et répondit : « Ça va. Ta mère serait fière de toi. La création du planétarium, c’était notre rêve à tous les deux, c’était tout ce que nous souhaitions – jusqu’à ton arrivée bien entendu. Je suis heureux qu’il te plaise autant qu’à elle. Ta présence me garde près d’elle. Ensemble, nous pouvons maintenant finir ce que ta mère et moi avons commencé. »
Samuel poursuivit : « Nova, tu as toujours été spéciale. Ta mère et moi avons toujours voulu transmettre notre passion des étoiles à la personne que nous aimions tant, notre Nova. C’est pour cette raison que la première présentation parle de toi, notre petite supernova. C’est aussi pour cela que je t’ai emmenée la visiter tout au long de sa création. C’était comme si notre famille se réunissait. Et je ne t’ai jamais expliqué ce qu’était cette explosion dans le ciel : je voulais te laisser percer le mystère en grandissant. Je savais que tu y arriverais. »
Nova était encore jeune et innocente, mais aucun de ces mots ne lui échappa. Elle répondit par une autre question difficile : « Qu’est-ce qui est arrivé à Maman? »
Samuel versa une larme. « Ta mère a perdu la vie quand tu n’avais qu’une semaine. Notre situation financière devenait précaire, et elle n’arrivait plus à supporter la misère de ce monde. Elle a toujours voulu réaliser ses rêves, mais parfois, l’argent était un trop gros obstacle. Alors un soir, malheureusement, elle a décidé de mettre fin à sa vie, de mettre fin à sa souffrance. Elle t’aimait de tout son cœur, Nova, et elle est maintenant parmi les étoiles. »
La pierre que Nova tenait à la main était tiède, mais devint alors brûlante. C’était un signe. Sa mère veillerait toujours sur elle.
« Alors pourquoi m’avez-vous nommée Nova? »
Samuel marqua une pause.
« Ton nom est un hommage à ta mère. À son décès, tu n’avais pas encore de nom, alors j’ai longuement réfléchi. Puis j’ai eu une illumination. À la fin de sa vie, quand une étoile s’épuise et que son cœur ne peut plus soutenir sa propre force gravitationnelle, elle s’effondre, ce qui provoque une supernova. C’est ce qui est arrivé à ta mère. »
Nova resta perplexe.
« L’explosion de ta mère était tragique, mais elle m’a donné un nouveau ciel aux couleurs magnifiques : toi, ma Nova chérie. »
Nova avait du mal à comprendre : « Mais je croyais qu’une supernova était causée par…? »
« Tu as raison, il y a deux façons, expliqua Samuel. Mais je ne pouvais me résoudre à utiliser la vraie. Je l’ai changée pour atténuer ma douleur. »
Le lendemain, à la première représentation, Nova se tint derrière son célèbre père, l’architecte et astronome Samuel Breck Parkman Trowbridge, concepteur du planétarium Hayden qui ouvrait ses portes au Musée d’histoire naturelle de New York. Durant son puissant discours, celui-ci soutint que les enfants étaient notre seul futur, et qu’il espérait que les jeunes des générations à venir, comme sa fille Nova, n’abandonneraient jamais la poursuite de leurs rêves, car même s’ils ne parvenaient pas à décrocher la lune, ils aboutiraient parmi les étoiles.
Nova se dressait fièrement sur la plate-forme aux côtés du généreux banquier qui avait financé le planétarium. Dans la mer de gens qui s’étaient rassemblés pour l’inauguration, elle aperçut le major Tom. Croisant son regard, il lui adressa un clin d’œil et un sourire. Il était maintenant clair que la porte n’avait pas été laissée déverrouillée par accident la veille…
Écoutant attentivement le discours de son père, Nova comprit qu’elle aspirait à devenir tout comme lui, et qu’elle ne renoncerait jamais à ses rêves. Dans les années suivantes, Nova Trowbridge allait jouer un grand rôle dans certaines des découvertes les plus importantes du Musée, notamment la première réception d’ondes radio en provenance de Jupiter en 1955.
Mais plus important encore, le souvenir de sa mère resterait gravé en elle pour l’éternité, et la pierre dans sa main lui réchaufferait le cœur.
Les astres s’étaient véritablement alignés.
Gagnant - 7e et 8e Années
Anna Noseworthy-Turgeon (Circonscription d'Algoma-Manitoulin)
Des gaufres dans la moustiquaire (Waffles on the Screen Door)
On a tendance à s’imaginer que les catastrophes n’arrivent qu’aux autres, alors quand elles surviennent, on est complètement pris au dépourvu.
Le ploc-ploc-ploc rythmé des gouttes qui tombaient sur le toit et le trottoir était apaisant, et j’étais au bord de m’endormir. C’était comme être dans mon petit monde, loin des gens et de leurs animaux et de leurs ordinateurs chéris. Ici, rien de tout cela n’existait. Il n’y avait que moi, seule avec la pluie.
« Ellie! Réveiiille! La Terre appelle la Lune! »
« Quoi? », lâchai-je sèchement, irritée.
« Allez, c’est à ton tour! », couina mon amie Jessi de sa voix aiguë que je trouvais terriblement désagréable, mais que j’avais appris à supporter. « Oh, euh… », balbutiai-je. J’avais complètement oublié ce que nous étions en train de faire, mais je ne voulais pas l’avouer à mes amies. Je les observai tour à tour, assises en demi-cercle devant moi. Talia et Lillian, les jumelles, avaient une chevelure brun foncé et des yeux d’un bleu polaire qui pouvaient vous transpercer en un instant. Larissa, comme toujours, portait ses longs cheveux blonds en une tresse qui lui descendait jusqu’au bas du dos. Elle aussi avait les yeux bleus, mais les siens étaient plus doux, un peu comme sa personnalité. Enfin, Jessi avait remonté en un chignon négligé ses cheveux brun plutôt clair rehaussés de mèches mauves, et caché ses yeux bruns derrière la paire de lunettes bleu vif qu’elle chaussait depuis l’âge de quatre ans.
Malgré leurs différences, elles avaient toutes une chose en commun : elles me regardaient comme si j’avais perdu la boule. Je tentai frénétiquement de me remémorer ce que nous faisions un instant auparavant. Réfléchis, Ellie, réfléchis! Oh, je l’ai presque… Oui! Le téléphone arabe! (Le téléphone arabe est un jeu qui consiste à transmettre un message en le chuchotant à l’oreille de son voisin, jusqu’à ce qu’il atteigne le dernier joueur. On voit alors à quel point le message a été déformé.) Je me souvins qu’il y a un moment à peine, Talia avait murmuré des mots sans queue ni tête à mon oreille. On aurait dit… « Des gaufres dans la moustiquaire? » Mes amies éclatèrent d’un grand rire.
Talia et Lillian avaient exactement le même, un reniflement étouffé suivi de tremblements incontrôlables. Pendant ce temps, Larissa gloussait toute seule et Jessi s’esclaffait sans retenue : « HA! HA! HA! HA! HA! » Moi, je riais plutôt jaune. Je jetai un coup d’œil au vieux pendule poussiéreux que ma mère avait hérité de ma grand-tante Theresa. (L’objet lui ressemblait un peu, en quelque sorte.) Il était 18 h 31. « Euh, les filles, vous ne devriez pas y aller? »
« Ah, oui! », lança Larissa. Elle courut enfiler ses bottes de pluie jaune vif, et tout le monde la suivit. « À plus! »
C’est à ce moment que la pluie s’intensifia. Le bruissement de tout à l’heure avait fait place à un violent martèlement, comme si quelqu’un courait sur le toit. J’allais me lever pour appeler ma mère quand la lumière vacilla et tout devint noir. « Oh nooon! », grognai-je en m’affalant sur le divan. J’avais l’air d’une méduse morte. « Bon, pas de lecture pour moi », dis-je, immobile.
Puis, j’entendis un curieux son. Une sorte de mélange entre le fracas du verre brisé et le craquement du bois fendu. Me redressant d’un bond, je scrutai la pièce. Je sentis un courant d’air. C’est quand mes yeux se posèrent sur le mur de façade que je compris : la moitié de la fenêtre avait disparu! Non seulement ça, mais la route et le parterre de la maison étaient submergés sous un pied d’eau environ, et le niveau montait rapidement. L’eau et le vent s’engouffraient à la vitesse de l’éclair par le trou où s’était trouvée la fenêtre. Ne faisant ni une ni deux, je filai dans ma chambre, au grenier de notre immense demeure historique. Là, je barricadai les fenêtres avec mon matelas pour bloquer les éventuels éclats de vitre. J’avais l’impression de me préparer pour un ouragan, mais à vrai dire, c’était peut-être le cas. J’attrapai mes nombreux coussins décoratifs (tous de différentes teintes de violet et de bleu) et je me blottis dans le coin.
C’est alors que j’entendis la porte s’ouvrir et Maman crier : « Ellie, viens vite! » Je dévalai l’escalier, emportant mes précieux coussins, et vis Maman près de la table de la cuisine. Son uniforme réglementaire d’employée d’hôtel, d’ordinaire impeccablement repassé, était détrempé, et l’une des manches avait été balayée de son épaule. Comme ses chaussures, sa robe était parsemée de tessons de verre, déchirée et trouée ici et là. Ses cheveux brun-roux, habituellement ramenés en un chignon lisse, étaient maintenant en bataille, eux aussi dégoulinants. J’aperçus des larmes dans ses yeux émeraude.
« Ellie! Le maire demande à tout le monde de se rendre à l’hôtel; toutes les maisons sont inondées, et la direction du Hampton nous laisse tous loger dans les étages supérieurs pendant cette tempête monstre! »
« Bon… J’imagine qu’il faut y aller! » Nous gagnâmes la voiture en vitesse. À cet instant précis, j’étais si heureuse d’habiter au sommet d’une colline, autrement nous aurions eu une énorme mare à traverser (ou plutôt un LAC). La voiture avançait tout de même très lentement, car les minuscules roues peinaient à se frayer un chemin dans le torrent qui se déversait le long de la pente. En route vers l’hôtel, j’eus un aperçu de la destruction qui s’abattait sur la ville, et une larme roula sur ma joue.
En arrivant dans le stationnement du Hampton, Maman souffla : « Si je pensais revenir ici après le travail… »
« Bon sang… Maman, ça va aller. »
« Mais Ellie, je n’ai nulle part où me garer! » Elle avait raison. Toutes les places semblaient prises, et Maman était au bord des larmes. Abandonnant tout, elle stoppa le véhicule au beau milieu de la route. M’en extirpant, je sentis la pluie s’abattre sur mon dos, et le vent faillit me renverser. Nous courûmes vers le hall bondé et trempé de l’hôtel, où une employée vêtue de la même robe mauve que Maman nous remit la clé d’une chambre.
« Chambre 435. En passant, vous la partagez avec les Robertson. On remplit en priorité les chambres du haut, deux lits par chambre, un lit par famille. Bon, allez-y. »
« Fantastique! », se réjouit Maman. Elle prit la clé que lui tendait l’employée tout en mauve, et nous grimpâmes l’escalier, ne nous risquant pas à prendre l’ascenseur dans pareille tempête.
Arrivées au numéro 435, nous sentîmes un doux parfum de roses émanant de sous la porte. C’était comme une oasis en plein désert. Maman ouvrit, et nous entrâmes. Mme Robertson nous accueillit avec un sourire inquiet. « Bonjour Sherrie, Ellie. Entrez! On est un peu à l’étroit, mais il faut faire avec ce qu’on a. » M. Robertson était avachi sur un canapé extrêmement fade de couleur café, l’air anxieux.
Les informations jouaient à la télévision, où un journaliste décrivait la tempête qui sévissait dehors. « Des arbres sont tombés sur les lignes électriques et les toits, les rues sont inondées, et pour l’instant, on entrevoit beaucoup d’autres dommages aux résidences dans un avenir très rapproché. En ce moment, la plupart des résidents d’Elliot Lake, en Ontario, restent au Hampton Inn en raison de l’état de leur habitation. »
Non, pour vrai? Tout un génie!, pensai-je. Ce journaliste m’exaspérait au plus haut point, mais M. Robertson se contenta de soupirer et d’éteindre le téléviseur. Je ne savais pas trop ce qu’il pensait. « Je veux seulement que cette maudite tempête finisse!, lâcha-t-il tristement. Je viens de finir mon nouveau garage, et le toit est déjà tout affaissé. » Il soupira encore, et Mme Robertson vint à ses côtés, posant doucement une main sur son épaule. « Tout va bien, Jeremy. Les vies sont plus précieuses que les objets », dit-elle affectueusement. M. Robertson détourna le regard, honteux.
J’avais l’impression d’avoir dormi une éternité. Rien de ce qui se passait autour de moi ne semblait m’atteindre. J’espérais qu’à mon réveil, tout cela ne serait qu’un rêve.
Le lendemain matin, la douce voix de Mme Robertson me tira du sommeil : « Ellie, ma belle! Réveille-toi, c’est l’heure du dîner. »
« Est-ce que c’est fini? », grommelai-je, espérant une bonne nouvelle.
« Pas encore, mais ils disent que ce sera pour demain », intervint ma mère. Cette réponse me paraissant satisfaisante, je me tirai du lit et remis le jean et le t-shirt que je portais la veille. J’attrapai mon chandail et descendis avec Maman et les Robertson à la cuisine de l’hôtel pour le dîner, rêvant d’ailes croustillantes à la lime et à la coriandre, mon mets préféré. On nous servit plutôt des sandwichs au jambon, mais j’avais faim, et c’était de la nourriture, alors je mangeai.
Après le repas, il n’y avait pas grand-chose à faire hormis suivre les prévisions météo et guetter la pluie. C’est donc ainsi que je passai la journée, assise à la fenêtre, à attendre que la tempête cesse. Le sommeil était le seul moyen d’échapper à ce déluge morne et destructeur.
Le lendemain matin, je me levai bien avant tout le monde et descendis sans un bruit. Comme je m’y attendais, le plancher de la salle de bal et du hall était encore recouvert d’une mince couche d’eau, lisse et miroitante comme le verre. Dehors, la scène était désolante. Exactement comme le journaliste l’avait décrite la veille. Je remontai lentement à la chambre, puis m’installai sur le canapé, où je restai à fixer le vide pendant ce qui dut être des heures.
À son réveil, Maman ouvrit les rideaux, et un large sourire illumina son visage : la tempête était bel et bien terminée. Mais elle avait fait des ravages. Dès que Maman en prit conscience, son visage revint à la normale, affichant la même mine que nous affichions tous depuis des jours.
Sitôt levés, M. et Mme Robertson allèrent voir le directeur de l’hôtel. Maman et moi attendions les nouvelles avec une impatience mêlée d’appréhension. Dès qu’ils mirent le pied dans la chambre, les Robertson annoncèrent à l’unisson : « Ils nous laissent partir! »
« Oh… », fis-je. Voilà, ça y était. On nous renvoyait à nos maisons détruites, sans nourriture. Mais c’était comme ça, et en un clin d’œil, nous avions remis la chambre exactement comme nous l’avions trouvée, et nous retournions chez nous.
À la maison, la première chose qui nous sauta aux yeux fut la balustrade, qui, au lieu d’être fixée à la galerie, gisait maintenant dans l’allée. À l’intérieur, tout était sens dessus dessous. Les tables étaient renversées, le verre était en éclats et, à ma grande surprise, la porte moustiquaire gisait sur le plancher de la cuisine, toute tordue et surmontée d’une boîte de gaufres détrempée.
Je songeai à la partie de téléphone arabe d’il y avait quelques jours à peine. J’avais l’étrange sensation qu’une éternité s’était écoulée depuis. Curieusement, je me mis à rire. Et vous savez comme le rire est contagieux? Eh bien, j’y allais de si bon cœur que ma mère se mit de la partie. Nous rîmes à nous rouler par terre – littéralement. Nos vêtements s’imbibaient à cause du sol mouillé, mais ça nous était égal. C’est drôle, cette faculté qu’ont les choses les plus bêtes d’illuminer les situations les plus sombres parfois. J’étais là, avec ma mère, à rigoler pour une raison tout à fait absurde – des gaufres dans une moustiquaire –, et je ne m’étais pas sentie aussi bien depuis des jours.
