9E et 10E gagnants

MENTION HONORABLE (9e-10e années)
Jillian Clasky
Tsunami

29 juin, 7 h 38
Plus que 24 heures, 22 minutes


Les rêves sont paisibles. Dans mes rêves, je sens les vagues me fouetter, m’aspirer dans le courant, pendant que mes pieds tracent des sillons dans le sable. Elles m’emmènent loin de tout. Loin de la terre ferme, car cette fermeté m’étouffe. Loin du regard des autres, car tout ce que j’y vois jamais, c’est de la pitié. Loin des angoisses, loin du stress et des lambeaux de ma vie. Tout ce qui reste, c’est l’océan et moi.

Mais je finis toujours par me réveiller. Et le jour? C’est là que frappent les tsunamis.
Mes yeux s’ouvrent; je me lève, chancelante, et je barre la porte de la salle de bain. La fille que me renvoie le miroir, c’est moi, sauf que ce n’est pas moi : elle a les traits tirés, les yeux rougis, et ses cheveux auburn sont en broussaille. Je ferme les yeux, car ça fait mal de voir ne serait-ce qu’un instant ce que je suis devenue.

Je tire le rideau de douche et je tourne la poignée. Le jet d’eau est assez bruyant pour couvrir les autres bruits de la maison, mais les voix dans ma tête retentissent encore plus fort.

Plus qu’une journée avant que la vie de ma soeur ne soit ruinée pour toujours.
Et plus qu’un jour pour empêcher que cela se produise.

29 juin, 10 h 43
Plus que 21 heures, 17 minutes


Avant, je ne pensais pas qu’il était légal de détenir un suspect jusqu’à son procès. J’avais tort.

Il a suffi d’un mois de prison pour détruire Ariella. Ce n’est pas qu’elle était d’une parfaite innocence avant — elle a fait son lot d’erreurs –, mais elle n’a jamais eu la fibre d’une meurtrière, et qu’on la voie ainsi, comme une personne capable d’enlever la vie d’un autre être humain, ça a brisé quelque chose en elle. Ses yeux sont toujours du même bleu cobalt, des yeux clairs et renversants que je lui ai toujours enviés, mais ils semblent maintenant hantés, cernés et voilés par la peur. Et même si elle est mon aînée d’un an, Ariella paraît toute petite, toute frêle derrière les murs d’un gris morne et les barreaux de métal.

Malgré tout, elle arrive à pincer les lèvres en un sourire en me voyant arriver.

« J’ai des lettres de quelques-uns de tes amis, lui dis-je, et papa et maman passeront cet après-midi avec l’avocate afin de tout préparer pour demain.

— Merci, Bri. Il y a du nouveau? » me demande-t-elle, même si elle sait bien que c’est peine perdue.

« Nous faisons notre possible. Je te jure, tout notre possible, Ari. Mais non, rien encore. » Ça me déchire de lui dire ça, car peu importe ce que je peux bien raconter, nous savons toutes deux qu’il n’y a plus grand espoir.

Ariella ferme les yeux, expire. « Tout est de la faute de Valérie. Si elle ne m’avait pas livrée à la police pour un crime que je n’ai pas commis, parce qu’elle aurait vu mes cheveux de loin – bon Dieu, ils appellent ça une preuve? Le fait qu’elle aurait reconnu mes cheveux parce qu’ils sont auburn, une couleur si laide et tellement rare… »

Je tressaillis. Une idée prend forme dans mon esprit : je l’admets, elle est peut-être audacieuse, mais plausible, certainement plausible. Du moins, plausible du point de vue d’une personne étrangère à l’affaire. « Ari, dis-je dans un souffle, et si… »
Elle lève les yeux vers moi. « Quoi, qu’est-ce qu’il y a?
— Et si c’était elle? Et si c’était Valérie? »

29 juin, 15 h 13
Plus que 16 heures, 47 minutes


La popularité ne se mesure pas en termes absolus à notre école, le concept est plus abstrait, mais on peut dire sans se tromper que Valérie Meyer est populaire. Et cette réalité, combinée à la richesse apparemment infinie de ses parents, se traduit par le pouvoir. Valérie peut faire de la vie de quiconque un enfer si l’envie lui en prend. Et c’est justement ce qu’elle a fait pour ma soeur.

C’est peu dire que j’ai peur en suivant le chemin dallé qui monte vers la villa des Meyer. Ce n’est pas Valérie elle-même que je crains, pas exactement, mais plutôt ce qu’elle va me faire si elle réalise le coup que je vais tenter : l’accuser d’un meurtre dont je suis assez à peu près certaine qu’elle n’est pas l’auteure.

Mais peu importe ce que je crois. L’important, c’est ce que le juge va croire.
J’appuie sur le bouton d’enregistrement de mon téléphone avant de soulever le heurtoir. Le métal travaillé est froid sous ma main. Je retiens mon souffle en l’abattant. Le choc métallique me semble résonner pendant des heures, mais j’entends finalement des pas qui approchent, le clic d’un loquet, et me voilà soudain en face d’une adolescente aux cheveux blond platine, une grimace tordant ses lèvres rouge cerise.

« Brianna Scott. Je peux savoir ce que tu fais chez moi? » Le ton de Valérie est coupant, mais mesuré.

— Valérie. Contente de te voir. » Je respire profondément avant de continuer, mais Valérie me coupe la parole : « Cesse les balivernes et viens-en au but. J’ai autre chose à faire.
— Quoi, tu as une autre meilleure amie à accuser de meurtre peut-être? » Je ne peux pas m’en empêcher, même si je sais que ce genre d’agressivité ne me mènera à rien.

— Tu ne sais rien de moi. » Sa voix tremble légèrement, mais son visage est de marbre. « Et il me semble que tu ne connais pas ta soeur adorée non plus. Je parie que tu ne sais pas qu’elle et Ben n’étaient pas le couple parfait que tout le monde croyait. Je parie que tu ignores à quel point il la maltraitait. Elle était prise au piège, Brianna. Elle est la seule personne à avoir un motif. »

Elle semble penser que ses propos allaient me surprendre. Eh bien non : c’est moi qui ai mis de la glace sur les bleus d’Ariella, moi qui ai pansé ses blessures, soir après soir dans les semaines qui ont précédé la mort de son copain. Je l’ai suppliée encore en encore de le dénoncer, mais elle a refusé. Elle disait que Ben vivait une mauvaise passe, que tout allait s’arranger. C’est drôle comme l’amour peut nous rendre aveugles.

« Si c’est vrai, si le tuer était sa seule porte de sortie, alors pourquoi l’avoir trahie? Ce n’est pas de la justice. C’est de la cruauté.

— Peu importe à quel point Ben était horrible, ça ne change rien, répond Valérie à mi-voix. C’est un meurtre. C’est tuer un autre être humain. Tu ne comprends rien à la justice, Brianna, tu n’as que ta notion tordue de la loyauté. Et tu refuses d’admettre ce que tu sais, quelque part au fond de toi. »
Peut-être que la loyauté est plus importante que la justice, pensé-je tout bas.

Mais tout haut, je dis simplement : « Et toi? » Comme elle me regarde simplement, confuse, je poursuis : « Tu dis
avoir vu Ariella pousser Ben. Mais est-ce que c’est vrai? Après tout, toi aussi, tu étais proche de lui — quoique jamais autant qu’Ari… Où étais-tu vraiment cette nuit-là? »
Valérie fige; ses lèvres se serrent pour ne plus former qu’un pli. « Est-ce que tu m’accuses, moi, finit-elle par grincer, lentement, son ton lourd de menace, d’avoir assassiné Ben Ashton? Par vengeance mesquine?

— Non, je…

— Fiche le camp de chez moi. » Et sur ce, elle me claque la porte au nez, mais j’ai le temps de remarquer que, bien qu’elle ait relevé le menton, elle tremble.

29 juin, 17 h 29
Plus que 14 heures, 31 minutes


J’ai abandonné.

Depuis un mois, c’est la folie : c’est enquête sur enquête, rencontres d’une kyrielle d’avocats, interminables nuits où la peur chasse le sommeil. Et tout cela n’aura mené à rien : Ariella sera déclarée coupable demain. Toutes les preuves vont dans ce sens. Elle n’aura jamais d’avenir, elle ne sera jamais heureuse, et Dieu sait si elle sera même encore humaine lorsqu’elle sera libérée. Il n’y a plus rien à faire, sauf prier.

Je descends, pieds nus, l’escarpement rocheux près du quai. J’ai l’esprit ailleurs; je remarque à peine les arêtes aiguës des pierres. L’eau salée qui m’enveloppe me fait du bien, mais pas assez. La nage ne me permet plus de fuir, pas lorsque je suis éveillée. C’est toujours ici que je viens, car même si le haut de la falaise est un coin populaire pour les jeunes du coin, la zone ombragée à son pied est cachée du reste du monde. C’est aussi, semble-t-il, le lieu idéal pour commettre un meurtre. Le corps a été retiré et le reste des preuves, emporté par les vagues, mais je ne peux regarder les rochers sans m’imaginer Ben en pleine chute, sans entendre le craquement de son échine qui se brise, sans voir son sang souiller les eaux normalement cristallines.

Mais surtout, je ne peux m’empêcher de revoir le visage d’Ariella lorsque notre famille et celle de Ben sont arrivées aux rochers le lendemain, dans un brouillard de deuil et d’agents de police. Je me rappelle ses yeux écarquillés, son souffle coupé, son choc trop grand pour que ne viennent les larmes.

Et aussi, tandis que je fends les flots, je me rappelle son soulagement coupable, l’expression de son regard comme au réveil d’un cauchemar.

La première fois qu’Ariella m’a avoué, pour Ben, elle m’a montré l’hématome violacé qui jurait contre son omoplate. Le choc m’a laissée pantoise. Et quand je lui ai dit qu’elle devait le dénoncer, elle a refusé. « Je ne veux pas lui faire de mal! » protestait-elle toujours, en larmes, et à chaque fois, je ne pouvais que la dévisager, incrédule. « C’est lui qui te fait du mal, Ari », lui répétais-je encore et encore, en pressant de la glace contre sa peau délicate et meurtrie. « Il ne mérite rien de moins. »

Et Ariella de répondre : « Ça devait être un accident… c’est ma faute… il s’est juste laissé emporter, Bri… »

À chaque bleu, à chaque écorchure, à chaque goutte de sang qu’il tirait du corps d’Ariella, je devenais plus farouchement protectrice de ma grande soeur. La fureur qui grondait dans mes veines était puissante, irrépressible; je voulais faire mal à Ben, le voir souffrir comme il faisait souffrir Ariella.

Il doit y avoir une issue, et soudainement, je l’entrevois. Ariella n’est pas la seule fille aux cheveux auburn qui avait une dent contre Ben. Je repars en faisant mes adieux à la mer, à ses vagues miroitantes sous le soleil et au bruit familier du ressac, puis j’inspire une goulée d’air salin qui devra me durer pour les années à venir.

Au moins, l’océan sera toujours là dans mes rêves.

30 juin, 1 h 32
Plus que 6 heures, 28 minutes


Cette nuit-là, mes rêves sont des cauchemars.

30 juin, 8 h
Plus que 0 heure, 0 minute

« L’affaire d’aujourd’hui concerne le meurtre de Benjamin Henry Ashton. »

Le juge s’exprime sans détour ni émotion, et lorsqu’il désigne ma soeur – « Ariella Béatrice Scott » – en tant que suspecte, j’ai envie plus que tout de crier ou de courir jusqu’à elle pour la serrer dans mes bras, mais je dois me contenter de rester assise et de regarder.

Je regarde la première déclaration d’ouverture être prononcée. Le visage d’Ariella est grave, mais elle paraît déterminée – parce qu’elle sait qu’elle n’a pratiquement aucune chance d’être acquittée, mais qu’elle ose toujours espérer.

Je regarde le procureur annoncer à la cour que ma soeur est une meurtrière.

Je regarde Valérie témoigner contre sa meilleure amie. Elle a relevé ses cheveux en un chignon impeccable et porte une tenue sobre et professionnelle, mais je peux voir les taches de mascara sous ses yeux.

Je regarde la preuve nous être présentée, soigneusement montée de façon à dépeindre ma soeur sous le pire jour possible.

Je regarde Ariella battre des paupières tandis que son avocate, résignée, conclut son plaidoyer. Ma mère m’enlace et je sens ses larmes à travers mon mince cardigan. L’atmosphère de la pièce se fait de plus en plus funeste.

Je regarde le jury délibérer, redoutant le verdict même si j’en connais déjà la teneur. Nous le savons tous.

Je regarde ma soeur être reconnue coupable de meurtre.

« Non! » Ce cri fige tout le monde dans la pièce, et cela me prend un moment pour réaliser qu’il sort de ma propre gorge. « Vous ne pouvez pas la déclarer coupable. Ce n’est pas elle qui l’a tué! Je sais qui est vraiment coupable! »

Tous les regards se braquent sur moi. Les mains tremblantes, le coeur lourd, je déclare haut et fort : « C’est moi! »

Ariella ouvre des yeux immenses. « Bri, non.
— C’est moi qui ai tué Ben Ashton. »

Je ne sais pas si c’est ça ou non, la justice, mais cela importe peu maintenant, puisqu’elle est libre.

Ariella est libre.

GAGNANTE (9e -10e années)
Kaitlyn Gardiner
Une journée mémorable

Je m’appelle Abigail Meoquanee. Abby, pour les intimes. Ma mère me manque tellement. Elle s’est enrôlée dans l’armée canadienne il y a bien des années, sans que personne le lui demande.

Nous vivons dans une communauté autochtone du Nord de l’Ontario. C’est le seul lieu où je me sente chez moi, et je ne peux pas m’imaginer vivre ailleurs. À Noël, ma mère est de nouveau partie. Elle est allée vivre dans une base militaire au Manitoba, où elle est médecin militaire. Selon elle, aucune carrière n’est plus enrichissante ni plus stimulante que de servir dans les forces armées de notre pays. Seules 10 000 Canadiennes et seuls 1 200 membres des Premières Nations en font autant. Ma mère est une sorte d’héroïne par chez nous.

Même si elle fait son travail avec fierté, ma mère s’inquiète à l’idée de quitter les membres de sa famille, surtout moi. En mai, elle a été déployée dans un autre pays, où elle soigne des enfants dans un camp de réfugiés. Elle m’écrit souvent, et je dors avec ses dernières lettres sous l’oreiller. Il y a des timbres étranges sur certaines des enveloppes. Ma mère dit qu’elle sera de retour l’été prochain, juste à temps pour ma rentrée au secondaire.

Pour l’instant, je vis avec mon père et ma grand-maman. Je suis enfant unique. Mon père n’est pas le meilleur des cuistots, car c’est toujours ma mère qui faisait à manger chez nous. Depuis son dépa rt, nous mangeons surtout des bâtonnets de poisson congelés. Dans notre coin, il est difficile de faire pousser des fruits et des légumes, à cause du climat, mais parfois, nous en avons. J’aimais bien les bâtonnets de poisson avant, mais là, j’en ai assez. J’ai l’eau à la bouche rien qu’à penser aux bons plats de ma mère. Je ne sais pas comment en parler à mon père sans le blesser, alors je ne dis rien. Aujourd’hui, c’est mon anniversaire. Ma grand-maman dit qu’elle va me faire un gâteau au chocolat ce soir pour fêter ça. Je n’en ai pas mangé depuis que ma mère est partie.

« RÉVEILLE-TOI, ABBY, TU VAS ÊTRE EN RETARD À L’ÉCOLE », crie mon père depuis la cuisine. J’étais déjà réveillée. Je regardais la carte que ma mère m’avait donnée l’année dernière. On y voit un chiot mignon qui ressemble à mon bébé chien Alasie et qui danse sur deux pattes en tenant des ballons. Presque tout le monde a un chien dans notre village. Dans la carte, c’est signé : « Je t’aime pour toujours, ta Wiyanga », avec de petits coeurs tout autour. Je replace soigneusement la carte sur ma commode.

En moins de deux, j’enfile ma robe rouge spéciale pour l’occasion. Mon père dit que c’est sa préférée, parce qu’elle va à merveille avec mes yeux noisette et mes longs cheveux foncés. Le coquelicot de l’année dernière y est toujours épinglé. Je cours vers la cuisine, où je verse des Cheerios et du lait dans un bol. « Dépêche-toi », m’ordonne papa. Le bol me glisse des mains et va se briser par terre. « Je m’excuse, papa », dis-je en sentant aussitôt les larmes me monter aux yeux. « Ne t’excuse pas, contente-toi de ramasser », me répond il.

Il y a déjà beaucoup de neige en ce 11 novembre, et ça me ralentit pour me rendre à l’école. Je suis un peu en retard. Je n’ai qu’une pensée : arriver en classe rapidement.

Je file à toute allure dans le couloir, et puis PAF, ma grosse reliure à anneaux tombe de mon sac à dos et s’écrase sur le plancher. Mes notes sont tout éparpillées. « Encore ma fermeture éclair! », lancé-je d’une voix forte. Mais personne pour m’aider dans les parages. Maintenant, je suis vraiment en retard.

Quand j’arrive dans la porte de ma classe, tous les yeux se braquent sur moi. De toute évidence, j’ai interrompu le cours. Après m’avoir dévisagée, M. Matari, mon professeur, se retourne vers les autres élèves : « Alors, comme je le disais… Nous nous rendrons bientôt au rassemblement du jour du Souvenir. »

J’accroche mon vieux sac à dos à la fermeture éclair brisée, cadeau de fête de ma mère l’an dernier. On entend alors la voix de la directrice, Mme Kittiewinnie, dans l’interphone : « Les élèves de la première à la sixième année sont priés de se rendre au gymnase maintenant. » Quelques instants plus tard, j’entends des élèves s’agiter et parler bruyamment. C’est incroyable! Ne comprennent-ils pas le sens du Souvenir?

« Oh! et bonne fête, Abby! », me dit mon professeur. Et toute la classe d’entonner la chanson de circonstance. « Merci », réponds-je doucement. Puis, la voix de Mme Kittiewinnie résonne de nouveau : « Les élèves de la septième à la dixième année sont maintenant priés de se rendre à notre présentation spéciale du jour du Souvenir. Nous allons commencer bientôt. »

Je m’assois sur le plancher froid du gymnase, à côté de ma meilleure amie, Skylar. On nous demande ensuite de nous lever pour l’Ô Canada. Ma fierté est si intense, en cette journée spéciale, que je chante un peu trop fort. Quelques camarades se retournent pour me regarder. Je leur souris en chantant les dernières notes de notre hymne national. Nous nous rassoyons, et les lumières s’éteignent pour le diaporama.

Une musique solennelle se met à jouer, et des images de croix et de coquelicots sont projetées sur le grand écran. Je touche délicatement le doux coquelicot sur ma robe. L’écran présente des photos et des noms de soldats tués en temps de guerre. Je voudrais que nous soyons tous hors de danger, que nous vivions en paix. Je pense à ma mère, et je me mets à pleurer doucement. Skylar me regarde. « Ça va aller, elle va t’appeler ce soir », me chuchote-t-elle avant de me prendre dans ses bras. Le diaporama terminé, nous observons un moment de silence.
Mme Kittiewinnie s’avance jusqu’à l’estrade. « Abigail Meoquanee aurait-elle l’obligeance de monter sur la scène? » Mes yeux s’écarquillent. Skylar et moi échangeons un regard. Nous sommes toutes deux surprises. Elle serre ma main très fort, puis je la quitte. Je traverse nerveusement la foule d’élèves, en passant devant les tables où, le long du mur, ont été disposés de vieux objets, comme des boutons de cuivre et des médailles ternies mais sans doute jadis reluisantes. C’est M. Matari qui a apporté ces témoins du passé pour les montrer aux élèves en ce jour du Souvenir.

À l’avant du gymnase sont fièrement arborés les drapeaux canadien et ontarien, flanqués de l’habituel drapeau des Premières Nations. En montant les quatre marches menant à la scène, je ressens lourdement tout le poids de mon corps. Je n’aime pas me trouver devant de grosses foules. En ce moment, tout le monde m’observe sans rien dire.

Encore émue par le diaporama, j’essuie mes larmes d’un petit geste rapide. Mes camarades peuvent-ils me comprendre? Comprendre la réalité d’un enfant dont l’un des parents fait partie des Forces armées canadiennes?
Les lourds rideaux bleus de la scène s’entrouvrent. À mon grand étonnement, j’aperçois alors ma mère, en uniforme d’officière. Elle marche vers moi. Comment est-ce possible? Elle est encore à l’étranger. Mais elle approche, et je vois bien que ce n’est pas un rêve! Je me jette dans ses bras pendant qu’elle pose un genou au sol, et je me mets à pleurer. « Je t’aime, maman! »

La foule éclate en un violent tonnerre d’applaudissements et de cris. Pendant un moment, je me rappelle la première fois où ma mère est revenue à la maison. J’étais alors à la maternelle; je ne pouvais pas tout comprendre. Maintenant que je suis plus vieille, je suis capable d’accepter le dévouement pour le maintien de la paix dont font preuve ma mère et tant d’autres. « Je t’aime aussi! » Je continue de pleurer et la joie inonde mon coeur. Je ne veux pas relâcher mon étreinte. « Bonne fête! », me murmure ma mère à l’oreille.

C’est une journée que je n’oublierai jamais!