11E et 12E années
MENTION HONORABLE (11e et 12e années)
Kendra Maynard
Le fond de mon caractère
Martin Luther King a dit : « Je rêve que mes quatre jeunes enfants vivent un jour dans une nation où ils ne seront pas jugés selon la couleur de leur peau, mais selon le fond de leur caractère. » C’était il y a cinquante ans. Nous avons fait un bon bout de chemin depuis, mais pourquoi sommes-nous toujours aux prises avec le racisme? Pourquoi voit-on seulement ma couleur et non mon caractère?
La première fois que j’ai été victime de racisme, je n’étais même pas née. Ma mère enceinte a failli se faire frapper par un chauffard haineux et raciste alors qu’elle et mon père marchaient vers chez eux un soir. Et les récidives ne se sont pas fait attendre. Mes premières années à l’école ont été gâchées par la ségrégation. Je n’ai pas mis trop de temps à comprendre que j’étais très différente des autres élèves sur le plan de l’apparence comme du traitement reçu. J’ai été agressée physiquement et mentalement par mes propres enseignants. Des camarades ignorants m’ont pointée du doigt en raison de ma peau foncée ou de mes « cheveux bouffants ». Je me suis faite à l’idée que les gens pouvaient me toucher les cheveux sans ma permission, juste par curiosité. Leur curiosité passait avant mon confort et mon droit d’être respectée en tant qu’être humain. L’ignorance peut être très rabaissante : « Tu es jolie, pour une Noire », « Je ne veux pas te vexer, mais tu es noire », « Tes cheveux sont tellement bizarres! Est-ce qu’ils sont vrais? » Pourquoi jolie « pour une Noire »? Pourquoi ne pourrais-je pas être jolie pour ce que je suis plutôt que pour la couleur de ma peau ? Pourquoi devrais-je m’offusquer de ce qu’on me traite de Noire? Il n’y a rien d’insultant là-dedans. Mes cheveux ne sont pas bizarres; ils sont uniques et beaux à leur manière. Toutes ces choses m’ont fait sentir minuscule et insignifiante pendant très longtemps.
Le fait d’être traité différemment dès le départ laisse des séquelles, et ce, à un très jeune âge. Dès cinq ans, je souhaitais avoir une peau pâle, des yeux bleus et des cheveux blonds. À douze ans, je détestais chaque partie de mon être. Tout ce que je voulais, c’était m’intégrer, être belle, parce que la seule chose que la société m’avait dite, c’est que comme j’étais noire, je ne pourrais jamais être belle. J’ai tenté de cacher mon ethnicité par mes vêtements et mes amitiés; j’ai même raidi mes belles boucles pour avoir l’air plus caucasienne. Mais malgré tous les efforts que je déployais pour camoufler ma personne, j’étais encore traitée différemment de mes amis à bien des égards. C’est particulièrement difficile pour les mulâtres comme moi. On n’est pas vraiment bien acceptées dans la communauté blanche, et la communauté noire nous étiquette comme « blanchies ». J’ai tellement de chagrin pour toutes les belles petites filles de couleur qui vivent la même chose. Je veux que chacune sache qu’elle est bien, qu’elle est belle, intelligente, et qu’elle peut réussir dans ce monde. Je veux que mes petites soeurs m’admirent et voient en moi une femme fière d’elle. Ainsi, elles grandiront en s’aimant. J’ai le coeur brisé en voyant qu’elles subissent déjà les difficultés externes et internes que j’ai dû traverser.
Aujourd’hui, même si je vis toujours du racisme, je m’aime en dedans comme en dehors. Le sang noir et blanc qui coule dans mes veines symbolise une unité entre les peuples, ce qui est extraordinaire. J’ai fini par accepter que même si l’ignorance ne mourrait peut-être jamais, ma valeur ne provenait pas de l’approbation des autres. Certains éléments de mon passé m’ont blessée. Alors je dois souvent me demander si je suis paranoïaque ou si le truc que je viens de vivre était vraiment du racisme. J’ai peur de la police. Je crains d’avoir de la difficulté à me trouver un emploi à cause de mon apparence qui ne conviendrait pas au monde des affaires. Malgré tout cela, je souhaite vivre le plus normalement possible, et j’encourage les Noirs de partout à faire de même. Tout être humain a le droit de se sentir égal et aimé.
Martin Luther King et moi avons un rêve en commun, même si cinquante ans nous séparent. Oui, nous avons fait un bon bout de chemin, mais nous ne sommes pas arrivés à destination. Je rêve qu’on me voie comme un humain, rien de moins. Je rêve qu’on me traite également et qu’on voie qui je suis, et non ce que je suis. Je rêve que les gens, quelle que soit leur couleur, n’arrêtent jamais de se battre pour la justice.
GAGNANTE (11e et 12e années)
Phoebe Knight
L’ouragan Zinfandel
Ma mère, malgré son refus de le reconnaître, est toujours la fille de sa mère. Pour cette raison, les douze premiers soupers de Noël de ma vie eurent lieu chez moi. En vérité, je pense que ma mère raffolait de l’énergique gérance d’estrade de ma grand-mère et des éloges qu’elle recevait en tant que cuisinière, ou du moins sentait-elle qu’elle était censée y prendre plaisir. Mais si par malheur devait survenir un imprévu aussi banal qu’une poire à jus égarée, la soirée entière, aux yeux de ma mère (et de ma grand-mère) était gâchée.
Mon cinquième Noël s’avéra particulièrement mémorable, c’est le moins qu’on puisse dire. Comme si la pression n’était pas déjà assez forte, nous hébergions mes grands-parents maternels. Ma mère était la première de la maisonnée à s’être levée, ce qui est tout un exploit quand on célèbre Noël avec deux enfants de moins de 10 ans. Tout au long de la journée flottaient dans la maison des arômes typiquement noëliens de peau de dinde croustillante et d’aiguilles de sapin que mon père balayait sous le tapis, histoire d’éviter de monter du sous-sol notre monstre d’aspirateur.
Le reste de la famille commença à se pointer vers 18 h. Par notre grosse porte en chêne se traînèrent ainsi mon autre paire de grands-parents (le contraste était assez frappant entre le manteau de vison et les longues griffes de cette grand-mère et le col roulé éclaboussé de jus de dinde de l’autre), mes tantes Liv et Di, accompagnées des copains (Julian et Oscar, respectivement) qu’elles avaient ramassés lors d’une grande excursion pédestre au Costa Rica, et mon oncle Cam et sa femme Gill.
Une fois que tout le monde fut arrivé et que le moindre plat d’accompagnement eut été sorti du four en bon état – Dieu merci! –, il était temps de manger. Je m’assis en face de Cam, dans une chaise pliante Ikea en bois qui me laissait immanquablement de profondes marques rouges sur les cuisses. Et je redoutais toujours que si je m’y assoyais trop profondément, la chaise, tel un piège à souris, se replie et me casse en deux. Mon grand-père, que nous appelons « monsieur », prononça le bénédicité – quelque chose comme : « Merci pour la bouffe, ti-Jésus » –, puis nous nous assîmes. C’est alors que ma mère commit une erreur fatale, une erreur qui allait faire de nombreuses victimes, dont la nappe, ma toute nouvelle robe de velours blanche et, à peu de choses près, chacun des plats qu’elle s’était tuée à préparer tout au long de la journée.
« Santé! »
Je cognai mon verre contre ceux de mes deux tantes, avant de m’étirer au-dessus de la table pour me rendre jusqu’au pauvre Cam. L’événement qui s’ensuivit était digne du Sapin a des boules. Je poussai ma tasse de plastique pleine de jus contre le verre rempli de vin rouge de Cam, avec toute l’allégresse et la débilité de l’ivrogne du village, et avant même que je puisse commencer à comprendre ce qui s’était passé, toute la tablée fut arrosée par l’ouragan Zinfandel.
Le verre de Cam avait éclaté dans sa main, mais heureusement, il ne saignait pas, encore que, comme tout était taché de vin rouge dans un rayon de trois mètres, l’endroit eût des airs de carnage. Vous vous rappelez ce que je disais sur la mèche courte de ma mère durant le temps des Fêtes? Eh bien, sa réaction fut des plus prévisibles : la douche collective était à peine terminée qu’elle m’agrippa pour me placer dans le garde-manger, où rien ne pouvait plus porter atteinte à ma robe de velours (à présent rose). Je pouvais entendre les rires tonitruants émaner de chacun des membres de ma famille, à l’exception, bien entendu, de ma pauvre mère, qui s’affairait à réparer mon dégât en grognant des jurons comme elle respirait.
Nous commandâmes de la pizza, ce soir-là, mon petit accident nous empêchant de déterminer si la teinte rose et rouge de la dinde était due au vin (une thèse que ma mère défendait obstinément) ou à une cuisson insuffisante. À vrai dire, je crois que personne ne se plaignit du nouveau menu. De toute façon, qui aime vraiment les panais rôtis et les tartelettes?
Je suis convaincue que si vous parlez de tout cela à l’un des participants de la soirée, il vous racontera l’histoire en riant, et vous dira à quel point la pizza de fin de soirée a soulagé tout le monde. Sauf ma mère, bien entendu, qui, malgré cette soirée cauchemardesque, insiste pour organiser le souper de Noël chaque année depuis.
